Avant propos

Ce récit trouve son origine en 2005 dans la découverte tardive de la correspondance croisée de mes grands parents entre septembre 1914 et avril 1917. La vie au front, comme la rudesse de l’attente à l’arrière font l’objet d’un intense échange durant près de mille jours entre les deux époux. Comment valoriser une telle somme de documents rassemblant quelque 1.200 lettres dont l’intérêt dépasse de loin le cadre strictement affectif par la richesse des informations et des témoignages qu’elles contiennent ? Il m’a fallu beaucoup de temps avant de trouver les moyens et l’audace d’y répondre.

En mettant en parallèle ces lettres quotidiennes avec les réflexions et les états d’âme des grands acteurs du moment, je me suis attaché, sans en faire un système, à suivre l’évolution des comportements de chacun au fur et à mesure des évènements et de l’amplification des horreurs de la guerre. La France des humbles et les puissants de l’époque, toutes nationalités confondues, ont ainsi la parole pour nous décrire leurs angoisses, leurs préoccupations, leurs hésitations ou leurs décisions, bref, ce qui fait leur vie de tous les jours pendant ce temps de guerre.

L’histoire est un bien universel qui n’appartient pas aux seuls spécialistes. Chaque être humain, au passé ou au présent, y trouve sa place, modeste ou prestigieuse. Pour le lecteur je me dois cependant de préciser les choses : il ne s’agit pas ici d’imiter l’écrivain, pas plus que l’historien. Ce n’est pas le propos. J’agis comme un simple chercheur, indépendant et libre de ses actes. Par contre, et j’y tiens, j’instruis à charge avec les moyens qui me sont propres contre tous ceux qui ont fait de mon père un orphelin de guerre marqué à jamais dans son âme et dans son cœur, et à ce titre je revendique en toute humilité la légitimité d’une telle démarche.

A 70 ans, j’appartiens à l’ultime génération qui côtoya durant toute sa jeunesse les victimes silencieuses de cette tragédie à la fois proche et lointaine. Parmi les millions et les millions d’entre elles, je pense à ma grand’mère Henriette, à ses enfants Pierre et Geneviève, et à leur petit frère Georges qui devint plus tard mon père. Ils occupent une place à part dans ma mémoire.

Car enfin, je veux savoir, cent ans après, qui est coupable en avril 1917 de la mort de mon grand’père, quel en est le véritable meurtrier qui n’est sans doute pas celui habituellement désigné, quels sont les réels auteurs du sacrifice collectif des peuples d’Europe précipités dans la guerre et accablés pour plusieurs générations.

Dans ma quête obstinée, je veux dénouer l’écheveau serré des discours officiels incapables après un siècle de se débarrasser de leurs oripeaux patriotiques et cocardiers. Chacun d’entre eux affiche la même incapacité « à parler vrai» de cette catastrophe universelle.

La guerre des Grands avait précédé la Grande Guerre et préparé le terrain favorable à la conflagration d’août 1914. Par la manière dont elle fut menée et la façon dont elle fut conclue, la Première Guerre Mondiale portait en elle tous les germes du conflit qui éclatera vingt ans plus tard. Les responsabilités d’une certaine classe politique et sociale sont tues et le roman national perpétue ses mythes. L’histoire de cette période doit retrouver sa nudité originelle, toute cruelle et terrifiante qu’elle fut, pour livrer enfin aux yeux de l’humanité sa face si obstinément cachée.

La pratique courante du discours minimaliste n’aide pas à lever le voile sur une série d’épisodes encore occultés de nos jours. Si la forme et le langage ont évolué, ce sont toujours les mêmes poncifs et la même pensée qui s’imposent, démontrant par là l’impossibilité récurrente de l’Etat à assumer une quelconque responsabilité historique dans les causes du cataclysme et de ses effets. Serait-ce donc toujours la même caste qui dirige de nos jours pour se sentir à ce point solidaire des actions du passé ? Si c’est sans doute le cas, en revanche l’histoire universelle exige désormais une approche plus sincère et plus conforme aux réalités des quatre années de guerre.

Pour parvenir à esquisser quelques éléments de réponse au fur et à mesure des questions posées, j’ai refusé de contourner l’obstacle de la radicalité, une posture mondaine étrangère à ma démarche. Loin de moi cependant l’intention de donner des leçons, cette position exécrable ne contribue nullement à dépolluer la mémoire.

Notre pays est malade de son passé inavoué, travesti et inapaisé. Il ira mieux quand il exigera l’accès à la pleine connaissance de son histoire récente, et qu’il découvrira les innombrables injustices honteusement enfouies dans les oubliettes des pouvoirs successifs. Cependant, je ne m’illusionne pas. On n’obtiendra pas de sitôt le procès posthume des grands fauteurs de la Première Guerre Mondiale. Leurs crimes resteront encore longtemps couverts par une immunité inexplicable. De nos jours, alors que tous les protagonistes ont disparu, quelle force secrète et inexpugnable peut encore s’opposer à la réhabilitation pleine et entière des soldats fusillés pour l’exemple entre 1914 et 1918 ?

La Première Guerre Mondiale et ses prolongements hantent sans cesse la vie contemporaine. Elle en a façonné le cadre et continue d’en conditionner l’avenir. Un siècle plus tard, le temps n’est-il pas enfin venu d’ajouter au devoir de mémoire celui de vérité ?

J’invite le lecteur à me suivre dans cette exploration patiente et douloureuse, parmi les décombres du vieux monde finissant…

François Courtin

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